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Mercredi 24 juin 2009
- Par R. - Ecrire un commentaire


Homélie : Fête du Sacré Coeur 2009

La dignité de la personne humaine


Michel Serre, le peintre baroque, né en Espagne mais qui a largement vécu à Marseille et spécialement durant la période de la grande peste de 1720, nous a laissé des toiles qui permettent de saisir l’horreur de cet événement qui amputa notre ville du tiers ou de la moitié de sa population. Les historiens rendent aussi témoignage du zèle des responsables de l’époque, parmi lesquels les Echevins, les autorités civiles et militaires, et Mgr de Belsunce lui-même qui consacra la ville au Sacré-Cœur dans un geste rempli de confiance et d’abandon. Lors de telles épidémies apparaissent bien sûr les fragilités de l’être humain, mais en même temps sa grandeur qui se manifeste par le courage et la solidarité, comme par le respect que l’on accorde à sa dépouille.


C’est dans des situations limites que se posent souvent les questions les plus profondes. Je pense en particulier à celle de la dignité de la personne humaine. Qu’est-ce qui la fonde ? Peut-on la perdre à cause de l’état de son corps ou de celui de son propre esprit ? Peut-on se la voir déniée à cause des actes horribles qu’on aurait pu commettre ? Y a-t-il des étapes dans l’acquisition ou dans la perte de la dignité humaine ?



Chaque époque a eu ses grands débats. Je rappellerai seulement celui de la fin du XVe et du XVIe siècles, au moment de la conquête du Nouveau Monde. Il se déroula en Espagne en particulier : les indigènes avaient-ils une âme ? Etaient-ils véritablement des êtres humains ? Leur aspect physique, leurs coutumes, des pratiques constatées d’anthropophagie en faisaient douter certains. La controverse de Valladolid a opposé les tenants des deux thèses jusqu’à ce que l’Eglise impose la reconnaissance de la dignité humaine des indigènes du seul fait qu’ils appartenaient à la race humaine.


Cinq siècles plus tard, plus près de nous, le XXe siècle nous a rendus contemporains d’une idéologie dont le peuple juif éminemment, et les Tziganes aussi, furent les tragiques et inoubliables victimes. Les races ne seraient pas égales. Certaines relèveraient plus de l’humanité que d’autres. Et les races supérieures pourraient légitimement faire disparaître les plus faibles ! Oui, nous le savons bien, par des portes diverses cette question ne cesse de revenir à la surface comme une rivière souterraine qui resurgit de-ci, de-là.


Aujourd’hui encore, le débat sur la question de la vie en son tout début ou en sa fin ultime pose à nouveau la même question : à partir de quand peut-on dire qu’on a affaire à un être humain ? A partir de quand un être humain a-t-il perdu sa dignité au point que ce serait un acte de charité et de fraternité que d’abréger ses jours ? Certains introduisent alors la distinction entre l’être humain et la personne humaine. La personne humaine serait le sujet incontesté de la dignité. L’être humain ne le serait que lorsqu’il a tout ce qui définit la personne humaine. Mais peut-on être un être humain sans avoir droit au respect dû à une personne humaine ? Peut-on séparer la personne de son être, l’esprit de la chair ? Il est difficile à la raison humaine de justifier une telle distinction. Celui qui se donne à voir aux autres le jour de sa naissance n’est-il pas de la race humaine dès le premier instant du processus qui l’a conduit jusque là ? Ne mérite-t-il pas d’être traité avec les égards que l’on doit à l’être humain dès son tout début ? Certes, son apparence humaine ne cessera d’évoluer. Mais n’est-ce pas un être humain qui commence la première étape d’un processus qui connaîtra les stades successifs de l’existence, et cela jusqu’à son dernier souffle ?



Dans la récente instruction intitulée "La dignité de la personne humaine", la Congrégation pour la doctrine de la foi écrit : « De fait, la réalité de l’être humain, tout au long de son existence, avant et après sa naissance, ne permet d’affirmer ni un changement de nature ni une gradation dans la valeur morale, car il possède une pleine qualification anthropologique et éthique. L’embryon humain a donc, dès le commencement, la dignité propre à la personne » (n°5). Nous le savons avec clarté : introduire des degrés dans le regard porté sur l’être humain, c’est entrer dans une société qui, d’une manière officielle ou cachée, pratique l’eugénisme qui refuse de reconnaître le caractère sacré d’êtres humains à ceux qui pourtant sont de la race humaine.


Oui, chers amis, c’est bien sur des questions de cet ordre qu’aujourd’hui notre société s’est mise en débat. Il nous appartient d’y prendre part et pour nous autres, chrétiens, d’affirmer la dignité de la personne humaine dès son premier instant et jusqu’au terme de sa vie. Au-delà des lumières que la raison humaine nous donne pour fonder nos positions, nous avons aussi celles de la foi. La vie humaine revêt un caractère sacré du fait qu’elle vient de Dieu et va vers Dieu. L’être humain n’est pas seulement le fruit de processus chimiques descriptibles. Il est chair et esprit. Et son esprit le rend semblable à Dieu et apte à entrer en communion avec Lui. Le Fils bien-aimé lui-même s’est incarné et a révélé de manière lumineuse ce caractère sacré de la vie humaine, en sa chair et en son esprit, du début jusqu’à la fin de son existence.


Les textes de la liturgie de ce jour nous rappellent ces liens filiaux qui nous unissent à Dieu, source de la vie, créateur du ciel et de la terre. C’est bien ce lien d’amour que Dieu nous porte qui se donne à voir aussi dans la vie, la mort et la résurrection du Christ. La lance du soldat qui perce le côté du Christ devient pour les croyants le signe concret qui révèle à quel point le cœur de Dieu bat en faveur de l’homme, en faveur du Fils abandonné, en faveur de tous ses fils abandonnés.

Puisse cette foi nous rendre respectueux du caractère sacré de toute vie humaine et solidaires de ceux dont la vie connaît des épreuves qui peuvent se traverser par la tendresse, le respect, et le soutien, et non par le déni et la mise à mort.


Oui, tout homme est une histoire sacrée. L’homme est à l’image de Dieu. Amen.


+ Georges Pontier
Archevêque de Marseille
En la basilique du Sacré-Cœur le 19 juin 2009

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